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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 21:42

Il y a 70 ans, les pays baltes étaient rattachés à l’URSS. On parle souvent « d’occupation » soviétique, qui serait une application directe du pacte germano-soviétique.

Nous ne reviendrons pas ici sur le concept curieux « d’occupation soviétique » dans les trois républiques socialistes soviétiques baltes, qui auraient été « occupées »… par elles-mêmes. Il convient en revanche ici d’articuler le pacte Molotov-Ribbentrop avec la réunion des états baltes à l’URSS en juin et juillet 1940. La soviétisation de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie n’est pas une conséquence automatique du pacte d’août 1939 mais le produit d’une évolution, certes rapide, mais complexe et non dénuée de contradictions.

Mais, en premier lieu, il faut savoir de quoi l’on parle et donc revenir sur le système politique en vigueur dans les pays baltes dans la seconde moitié des années 1930.

 

Les pays baltes durant l’Entre-deux-guerres

Les trois pays baltes sont gouvernés en 1940 par des régimes conservateurs autoritaires. Ce ne sont des « démocraties occidentales » mais des régimes anti-démocratiques sur le modèle de ceux qui fleurissent alors en Europe centrale et orientale.

 

La Lituanie

En Lituanie, depuis le coup d’Etat de 1926, Antanas Smetona gouverne le pays d’une main de fer. A partir de 1929, il cumule les fonctions de président de la république et de premier ministre. Les penseurs chauvins, ethnicistes et conservateurs, inspirés du romantisme allemand et de Herder, Antanas Maceina et Stasys Šalkauskis, font figure d’idéologues officiels. Le premier se réfugia à Berlin en juin 1940 et revient en Lituanie nazifiée en juillet 1941 pour devenir l’année suivante doyen de la faculté de philosophie de Kaunas. Il préféra suivre les armées nazies en retraite en 1944 et poursuivit une carrière universitaire dans des universités d’Allemagne de l’Ouest. Šalkauskis, recteur de l’Université de philosophie de Kaunas, fut destitué par les Soviétiques en 1940 mais ne fut pas arrêté. Le gouvernement provisoire lituanien pro-nazi le nomma en 1941 professeur à l’Université de Vilnius. Son état de santé l’empêcha cependant d’occuper ce poste (il mourut le 4 décembre 1941).

La Lettonie

En 1934, le ministre-président Kārlis Ulmanis instaure l’état de siège, dissout le Parlement et interdit les partis politiques. Il cumule à partir de 1936 les fonctions de ministre-président et de président de la République. Il prend le titre de « Tautas Vidonis », « chef de la nation ». Il mène une polique de « lettonisation », dirigée contre les minorités allemandes, lituaniennes, russes et juives.

L’Estonie

En 1934, le premier ministre Konstantin Päts organise un coup d’Etat, à la veille des élections législatives. Il instaure un régime autoritaire, connu sous le nom d’ « ère du silence » (« vaikiv ajastu »). Päts s’autoproclame en 1937 « protecteur de l’Etat » (« Riigihoida ») et instaure en 1938 la fonction de président de la République, à son profit. Les partis politiques sont interdits et la presse soumise à une étroite censure. Le président-dictateur a réprimé tous les mouvements politiques, des communistes au groupe d’anciens combattants d’extrême droite, très influent avant 1934.

 

Si l’on remonte un peu plus dans le temps, les trois états, qui faisaient partie de la Russie pour l’Estonie et le nord de la Lettonie depuis le XVIIe siècle et pour le sud de la Lettonie et la Lituanie depuis la fin du XVIIIe siècle, ont tous les trois connu l’émergence de républiques sociétiques en 1917 et 1918. Elles ont été balayées par des insurrections nationalistes et des interventions extérieures (allemandes ou polonaises).

Les pays baltes, l’Allemagne et l’URSS en 1939 et 1940

L’URSS a toujours considéré les pays baltes comme une région stratégique pour sa sécurité (Narva, en Estonie, est à 140 km de Leningrad). Mais l’annexion des trois républiques n’est pas écrite d’avance. Jusqu’en 1940, Moscou se serait accommodé d’une neutralité bienveillante. Staline s’inquiète fort du regain de l’influence allemande au début de 1939. En mars, l’Allemagne exige et obtient par traité la cession par la Lituanie de la ville de Memel (aujourd’hui Klaipeda). Les ambassadeurs lettons et estoniens sont alors convoqués par Litvinov, commissaire du peuple aux Affaires Etrangères. L’URSS n’exclut pas une intervention si la neutralité est rompue. Ses inquiétudes sont fondées. La direction soviétique l’ignore alors mais le 11 avril 1939, une directive d’Hitler souligne la nécessité d’établir le contrôle allemand sur la Lituanie et la Lettonie après l’invasion prochaine de la Pologne. Les manifestations d’amitié et de coopération de la Lettonie et de l’Estonie avec l’Allemagne nazie se multiplient. Ces deux pays signent un pacte de non-agression avec Berlin le 7 juin 1939. Les états-majors des armées lettone (Mārtiņš Hartmanis) et estonienne (Nikolai Reek) assistent le 20 avril aux cérémonies du 50e anniversaire d’Hitler. Au cours de l’été 1939, le chef d’état-major de l’armée de terre allemand, Galder, et celui de l’Abwehr, l’amiral Canaris, visitent l’Estonie. La coopération militaire et l’implantation de services secrets nazis dans les pays baltes ne peuvent alors pas faire de doute.

Le pacte germano-soviétique place l’Estonie et la Lettonie dans la zone d’influence de l’URSS et la Lituanie dans celle de l’Allemagne. Cette dernière passe dans la zone soviétique dans le rectificatif du pacte signé le 28 septembre. On dit souvent que l’annexion de juillet 1940 est déjà écrite. En fait, rien ne le prouve. En fait, jusqu’en mai 1940, l’URSS se contente de la « souveraineté contrôlée » des républiques baltes. Leur soviétisation n’est pas encore décidée.

Des pactes de coopération sont signés en septembre et octobre 1939 entre l’URSS et les républiques baltes. Des contingents limités de l’armée rouge occupent des bases militaires sur les territoires des trois états. Staline déclare à Georges Dimitrov, secrétaire du comité exécutif d’une IIIe Internationale à l’agonie, que « on a trouvé dans les traités d’assistance mutuelle le moyen de mettre ces pays dans l’orbite de l’URSS. Mais pour cela il faut maintenir, respecter strictement leur régime intérieur et leur autonomie ». Les soldats soviétiques envoyés en garnison dans les républiques baltes ont pour ordre de rester à l’écart de la population civile. Ce n’est pas une armée d’occupation, mais leur présence donne de la force à la gauche balte. Les ambassadeurs des pays baltes à Paris reçoivent le 28 novembre 1939 le message suivant : « Les garnisons russes ne suscitent aucun malentendu et ne causent pas de difficulté. De plus, les troupes soviétiques paient leurs marchandises en livres anglaises ou en dollars et cela est considéré positivement pour les finances en ces temps de pénurie de liquide. En Lettonie, il n’y a pas non plus de mauvaises nouvelles de la part des Russes » (1). Les gouvernements baltes cherchent à profiter des retombées économiques du régime de « souveraineté limitée ».

Malgré tout, ils recherchent dans le même temps le moyen de limiter et de faire diminuer les bases militaires soviétiques établies sur leur sol. Les Lituaniens adoptent une « instruction aux ambassadeurs sur la question du traité avec Moscou » le 2 novembre 1939 : « Ce serait contre-productif que se répande à l’étranger la pensée que la Lituanie a accepté de bonne grâce le traité avec Moscou et le considère comme un évènement naturel voire utile pour nous ».

Cela n’a pas empêché la Lituanie de recevoir avec plaisir des mains de Staline Vilnius et la région de Vilnius, prises sur une Pologne démantelée, en octobre 1940. Vilnius, peuplée alors à 50% de population juive et à 40% de population polonaise, capitale historique de la Lituanie, et le territoire qui l’entoure, connut sort mouvementé après la première guerre mondiale. Il fut rattaché à la république –communiste jusqu’en 1919- de Lituanie. Les Polonais y provoquèrent une mutinerie en 1920 et proclamèrent une « république de Lituanie centrale », placée sous leur orbite et finalement rattachée à la Pologne en 1922. Les Lituaniens n’ont de cesse de réclamer la rétrocession de Vilnius. Staline l’a fait.   

La Lettonie cherche à contourner et à violer le traité par d’autres moyens que des actions diplomatiques. L’état major lituanien envisage le recours à la force. Pour cela, il se tourne vers l’Allemagne. La Lettonie et l’Estonie maintiennent jusque la fin 1939 des contacts militaires avec Berlin. Fin novembre, le commandant en chef de l’armée lituanienne Krišjānis Berķis et le chef d’état major Hugo Rozenšteins recontrent le chef de la section finlandaise et estonienne de l’Abwehr (2). De plus, pendant la guerre d’hiver entre l’URSS et la Finlande (novembre 1939-mars 1940), les Lituaniens aident les Finlandais à intercepter les transmissions radios des Soviétiques.   

 

La prise de contrôle

Les causes directes

L’occupation du Danemark et de la Norvège par Hitler puis la percée allemande à l’ouest et l’effondrement de la France surprend tout le monde. Elle amène les Soviétiques à changer de politique et à envisager un contrôle plus étroit des états baltes, voire leur réunion à l’URSS. Le 16 mai 1940, les Izvestia publient un article qui exprime les craintes du pouvoir soviétique : qu’Hitler s’empare des pays baltes aussi rapidement qu’il a occupé le Benelux. De plus, Staline souhaite « avancer » sa frontière jusqu’à celle de la Prusse orientale.

Parallèlement, l’URSS dénonce les accords commerciaux conclus fin 1939-début 1940 entre l’Allemagne et les états baltes (avec la Lettonie le 12 décembre 1939, avec l’Estonie le 6 mars 1940 et avec la Lituanie le 14 avril 1940). Ces traités stipulent que 70% des exportations doivent être dirigées en Allemagne. Dès lors, Staline est convaincu que les trois états passeront, de gré ou de force, sous la botte allemande, en violant les pactes de non-agression conclus à l’automne 1939 avec l’URSS. La guerre d’hiver contre la Finlande a montré les faiblesses dramatiques de l’Armée Rouge. Il est impossible pour les Soviétiques de voir les chars allemands parvenir sans résistance à deux jours de route de Leningrad. Il décide de prendre les devants. Les évènements se passent dès lors rapidement.

            La Lituanie

            Début juin 1940, le premier ministre lituanien Antanas Merkys est à Moscou. Molotov l’accuse de couvrir des arrestations de soldats soviétiques stationnés en Lituanie et de vouloir conclure une alliance secrète avec les deux autres pays baltes. Le 14 juin, l’URSS adresse un ultimatum à la Lituanie. Elle exige le renforcement des positions de l’armée rouge en Lituanie et la formation d’un nouveau gouvernement. Smetona demande à l’Allemagne d’intervenir. Celle-ci, dont les armées entrent le même jour dans Paris, refuse. Il est alors contraint d’accepter l’ultimatum et demande à l’ancien chef d’Etat-major de l’armée, Raštikis Stasys, de former un nouveau gouvernement. Ce vétéran de la guerre d’indépendance contre les Russes, diplômé de l’Académie de l’Etat major allemand en 1932, n’a pas les faveurs des Soviétiques. Le 16 juin, l’armée soviétique prend le contrôle des positions stratégiques en Lituanie. Smetana et Raštikis  (3) s’enfuient à Berlin.

            La Lettonie et l’Estonie

            Le 16 juin, des ultimatums semblables sont envoyés à Tallinn et à Riga. On leur reproche le non-respect du traité de non-agression de 1932 et du pacte militaire de 1939 ainsi que la reformation de l’alliance balte. Le 17 juin, les points stratégiques des deux pays sont contrôlés par l’armée soviétique. Päts demande à l’ambassade allemande d’intervenir : Berlin refuse (le même jour, Pétain annonce qu’il a demandé l’armistice). Mais Ulmanis à Riga et Päts à Tallinn gardent leur poste.

 

Les protectorats (juin-juillet 1940)

Moscou envoie des plénipotentiaires contrôler les nouveaux protectorats. Ce sont des hommes très proches de Staline : Andrej Ždanov(4) en Estonie, Andrej Vyšinskij en Lettonie (5) et Vladimir Dekanosov en Lituanie (6). Ils vont contrôler l’intégration des trois états dans l’URSS.

 

Ce processus se fait en plusieurs étapes. En premier lieu, des gouvernements pro-soviétiques sont mis en place.

En Estonie,  Päts reste chef de l’Etat mais il est peu à peu dépossédé de ses pouvoirs : il tente à nouveau de faire intervenir l’Allemagne début juillet mais cette dernière refuse à nouveau. Ždanov le contraint à légaliser le parti communiste le 4 juillet. L’homme de Staline veut qu’il prenne Johannes Vares comme premier ministre. Vares est un médecin et poète de gauche, non membre du PC estonien clandestin et ancien combattant de la guerre d’indépendance estonienne (du côté estonien). Päts refuse : une manifestation communiste, « aidée » par des unités de l’Armée rouge, occupe le Palais présidentiel. Vares forme un « gouvernement populaire » (Päts reste président). L’historien du mouvement national estonien, professeur à l’université de Tartu, Hans Kruus devient vice-premier ministre (9).

Ces gouvernements sous placés sous influence soviétique. Ils sont souvent dirigés par des savants, de gauche sans être membres des PC baltes (du moins jusqu'en juillet 1940), qui ont peu d’expérience politique. Ils dissolvent l’alliance balte de 1923 et l’entente balte de 1934. Ils assurent qu’ils maintiendront l’intégrité territoriale des républiques et qu’ils n’encourageront pas leur soviétisation.

 

La réunion à l’URSS

Ces protectorats sont de courte durée. La fin des opérations terrestres à l’Ouest libère Hitler qui peut désormais se consacrer à la préparation de la guerre avec l’Union Soviétique. Staline franchit l’ultime étape : la réunion des états baltes à l’URSS.

Des « élections » législatives ont lieu les 14 et 15 juillet 1940 dans les trois états, avec des scores sans appel, étant donné que toute opposition fut muselée.

 

 

Participation

Partis Communistes

Estonie

81,6%

92,9%

Lettonie

94,7%

97,6%

Lituanie

95,5%

99,2%

 

Le 21 juillet, le Parlement estonien se réunit et demande l’établissement d’une république socialiste soviétique. Le lendemain, Johannes Vares demande la réunion à l’URSS. Le 23 sont décidées des nationalisations massives. Les mêmes jours, des processus similaires se déroulent dans les deux autres républiques. Les présidents sont exilés en Russie intérieure. Päts est déporté à Ufa, après avoir essuyé un refus de l’ambassade américaine de l’accueillir, et Ullmanis à Stavropol, dans le Caucase. Le 1er août, le Soviet Suprême accepte la « demande » de réunion. L’URSS gagne 6 millions d’habitants.

Vares devient président du soviet suprême de la RSS (république socialiste soviétique) d’Estonie. Il est éliminé en 1946 par le NKVD, pour son ancienne participation à l’armée nationaliste estonienne durant la guerre d’indépendance de 1918-1919.  Kirhenšteins occupe la même fonction en RSS de Lettonie jusqu’en 1952. Il devient en outre vice-président du Soviet suprême de l’URSS, de 1941 à 1952. Paleckis est président du Soviet suprême de la RSS de Lituanie jusqu’en 1967. Il devient alors président du Soviet des nationalités (la 2e chambre du Soviet suprême de l’URSS) jusqu’à sa retraite en 1970.

La Lituanie gagne des territoires relativement importants. En juin 1940, elle s’agrandie de la région de Vilnius : la principale revendication territoriale des Lituaniens durant l’entre-deux-guerres est ainsi satisfaite. Elle bénéficie en outre d’une rectification de frontière en sa faveur avec la RSS de Biélorussie : elle acquiert des territoires peuplés de lituanophones. Enfin, elle gagne Mariampol, achetée à l’Allemagne contre 7,5 milions de dollars-or.

 

Conclusion

La réunion des états baltes, gouvernées par des régimes autoritaires conservateurs, à l’URSS en 1940, n’est pas écrite en 1939. Le pacte germano-soviétique les place dans la zone d’influence soviétique, sans préciser davantage. Les états baltes, dont la ligne anticommuniste les pousse spontanément vers l’Allemagne nazie, maintiennent en réalité des contacts avec Berlin jusqu’à fin 1939. Des traités signés avec l’URSS en septembre et octobre 1939 instaurent une « souveraineté limitée » : les états baltes sont strictement neutres et des bases soviétiques sont installées sur leur territoire, sans qu’il s’agisse d’une « occupation ». Le non-respect de la neutralité par les gouvernements baltes et l’effondrement des « démocraties occidentales » face à l’Allemagne poussent Staline à annexer ces territoires. Il ne s’agit pas du résultat d’un accord entre deux tyrans cyniques sur le dos de petites démocraties mais de stricte défense des intérêts de l’URSS.

Il est certain que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes fut bafoué : mais quand et par qui fut-il réellement respecté ? Il est également évident que la politique de l’URSS stalinienne en 1939 et 1940 marque la condamnation définitive du communisme internationaliste comme programme de gouvernement et comme visée politique en Union Soviétique, pour celles et ceux qui auraient malgré tout pu nourrir encore quelque illusion à ce propos.

(8) Président de l’Académie lettone des sciences en 1941, il passe à l’Ouest en 1944.

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Published by iskra - dans URSS 1939-1941
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