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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 18:52

Le pacte : collusion du communisme et du nazisme ?

On a vu ce que le nazisme pensait du communisme et de la Russie. Mais l’URSS de Staline en 1939 est-elle communiste ? La question est moins absurde qu’il n’y paraît.

Pour y répondre, il faut qualifier les rapports du stalinisme (entendu comme système administratif et gouvernemental, voire comme système social) avec le parti communiste. Ce qui suit est particulièrement synthétique. On aura l’occasion d’apporter des précisions ultérieurement.

Je vais commencer par un paradoxe : le stalinisme des années 30 est marqué par une évolution du régime qui marche vers la perte du pouvoir effectif par le Parti communiste. Le parti communiste pan-soviétique (bolchevik) –VKP (b) pour reprendre les initiales russes- est peu à peu réduit au rôle de simple appendice de la bureaucratie et de l’administration. Par conséquent, et malgré les discours officiels, il est traité avec mépris par ces dernières et par Staline lui-même. Je vais tenter d’expliquer pourquoi en quelques mots.

La dégénérescence du VKP (b) est un processus long, non exempt de contradictions, qui dépasse largement la personne même de Staline, et dont les prodromes furent dénoncés par « l’Opposition ouvrière » dès le Xe congrès, en 1921. Les conditions matérielles (ruine et indigence du pays, anarchie économique, mauvaise gestion de la NEP qui engendre une classe d’affairistes, pénurie de cadres compétents et au fond, lassitude généralisée après 3 ans de guerre civile et d’intervention étrangère) font le lit de la bureaucratisation de l’administration (que l’on peut dénoncer dans la presse officielle) et de la contamination du parti par cette dernière (qu’il est interdit de dénoncer). Ce sont les conditions matérielles de l’émergence du stalinisme.

Une fois Staline installé solidement au pouvoir, le VKP (b) devient pour lui un handicap. Pour construire une nouvelle société (industrialisation, collectivisation) tout en renforçant son pouvoir, il a besoin de cadres appâtés par des avantages personnels et matériels, bien loin de la morale fraternelle bolchevique, tout en se livrant à des purges périodiques pour maintenir sur eux une pression constante. Staline n’a pas laissé de pensum théorique général (il se désintéresse de la théorie et déteste les théoriciens bolcheviks, quelle que soit leur tendance, et les éliminera les uns après les autres). Mais en 1925, un discours prononcé devant les élèves de l’Université communiste Sverdlov (2) en dit long : Staline déclare qu’il n’y a pas de difficultés objectives et donc que les retards et les problèmes ne peuvent venir que des erreurs des cadres. On ne peut faire plus anti-marxiste. Ce discours annonce les contradictions du stalinisme des années 30 : on se fixe des grands chantiers ambitieux à réaliser très rapidement mais on les fait réaliser par un appareil bureaucratique de plus en plus complexe et tentaculaire, que l’on purge périodiquement, à la fois tout-puissant et incertain du lendemain. Cela achève le VKP (b), au même titre que l’élimination des oppositions successives qui émergent au sein de la direction du parti. Le marxisme est de facto quasi-enterré : ce n’est pas pour rien qu’un des premiers objectifs de Staline fut de briser l’indépendance de l’Institut Marx-Engels (notamment par l’arrestation de son directeur, le remarquable David Râzanov, qui se moqua de Staline: « laisse tomber, Koba [pseudonyme de Staline jusqu’en 1912], ne te mets pas dans une situation ridicule. Tout le monde sait très bien que la théorie n’est pas ton fort » (1)). Les instances du parti sont dévitalisées. Rakovski écrit à propos du XVIe congrès (1930) : « le congrès est passé à côté de la vie » (3). Les instances dirigeantes ne sont guère mieux loties. Elles sont désarticulées. Le Comité central devient de plus en plus une coquille vide, dont les réunions plénières se font rares : il n’y a qu’un seul plénum réuni durant les quatre années de guerre, en 1944. Il est englué dans un nombre invraisemblable de commissions et est devenu incapable de fixer une ligne d’ensemble. Le Bureau politique est dévitalisé à partir de 1935 : il se réunit de plus en plus en sous-groupes qui prennent leur décisions au nom de l’ensemble. 

La base et l’encadrement du parti sont en outre les premières victimes des purges et de la terreur. La police politique, le GUPB (direction générale de la sécurité d’État) du NKVD (commissariat du peuple aux affaires intérieures) est proclamée « bras armé du parti » : en fait, elle écrase et désarticule le VKP (b) sous les coups des arrestations massives. Sur les 1100 délégués au XVIIe congrès (1934), environ 850 sont arrêtés ou fusillés quand le congrès suivant se réunit en 1939.

En 1939, le parti est sonné, sans ligne politique claire, sans programme, et sa direction est en fait quasi-virtuelle. Les hauts responsables du parti exercent un rôle du fait des responsabilités politiques, administratives, judiciaires, militaires qu’ils occupent par ailleurs mais pas parce qu’ils sont membres d’un Comité central ou d’un Bureau politique qui n’existent presque plus que sur le papier.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de capacités ni de communistes en son sein. Des sections clandestines du VKP (b) seront à la base de la constitution de brigades de partisans dans les territoires occupés par les nazis. Pour porter remède à la gangrène du parti par « l’économie » (la bureaucratie économique qui contrôle de larges secteurs du parti à coups de pots-de-vin), des tentatives (sans lendemain) seront conduites après-guerre par Aleksej Kuznecov entre 1946 et 1948. En 1946, le Comité central perd (pour quelques années) ses attributions économiques, ce qui le dégraisse considérablement. Durant l’enquête que mena Kuznecov, un militant lui dira « le parti a perdu le pouvoir » (4). Staline lui-même reconnaîtra alors que « le parti n’a pas de programme », mais ce sera pour mieux imposer au VKP (b) le pire des « programmes », le jdanovisme, une idéologie d’extrême droite, ultranationaliste…

 

Au moment où fut signé le pacte, le VKP (b), en tant que parti politique, est un pantin désarticulé et méprisé. Il est devenu incapable de formuler la moindre ligne politique d’ensemble. Difficile de dire, dans ces conditions, que le pacte est la collusion du nazisme et du communisme. Le communisme dans l’Union soviétique de 1939 a perdu son meilleur outil, le parti. Il est en grande partie devenu un alibi rhétorique entre les mains de Staline.

 

A suivre, le 3e volet de notre série sur le pacte, la diplomatie soviétique et le nazisme durant les années 30.

 

(1)   cité et traduit par Jean-Jacques Marie, Staline, Fayard, 2001, p. 231

(2)   École d’enseignement supérieure à destination des futurs cadres du parti et de l’administration soviétique, créée en 1918. Rebaptisée École supérieure du parti PCUS, elle subsiste en 1991. C’est un peu l’ENA de l’Union soviétique.

(3)   « Au congrès et dans le pays », dans Bulletin de l’opposition (bolchevique léniniste) [comprendre : trotskiste], n° 25-26, novembre-décembre 1931.

(4)   cité et traduit par Moshe Lewin, le Siècle soviétique, Fayard, Le Monde diplomatique, 2003, p. 178.

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Published by iskra - dans URSS 1939-1941
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